PERRIER, JEAN, ou L’homme qui mord dans la vie

Portrait de Jean Perrier. 2014

« Il faut prendre ce que la vie vous offre, car elle ne l’offre jamais deux fois »

(Paul Morand).

En 1935, le Québec est gouverné par le libéral Adélard Godbout. Le 15 avril, à Saint-Jovite, naît Jean Perrier, quatrième d’une famille de sept enfants. Il a une rétinite pigmentaire, mais personne ne le sait, car la vision de l’enfant semble tout à fait normale. Les choses iront en se dégradant puisque Jean sera totalement aveugle vers l’âge de 25 ans. Mais revenons à son enfance.

Jean grandit dans une famille qui accueille souvent grands-parents, oncles, tantes, cousins, cousines et amis. Bref, la famille Perrier aime recevoir et faire bonne chère. Ajoutons à cela piano, « musique à bouche », chant, danse, jeux, etc. Jean découvre tôt la sociabilité, la discipline et l’esprit d’équipe.

Cours primaire : trois villes

Comme le père est inspecteur à la compagnie Gatineau Power, la famille déménage quand il est muté ailleurs. C’est ainsi que Jean fait les quatre premières années du cours primaire à Maniwaki. Il poursuivra son primaire à Ottawa et le terminera à Pointe-Gatineau, aujourd’hui Gatineau.

Maladie

Jean a 11 ans lorsqu’il est touché par la scarlatine et la diphtérie. Son état s’aggrave au point qu’il sombre dans le coma pendant une dizaine de jours. Deux ans plus tard, on lui fait prendre de fortes doses de vitamine A. Parce qu’il commence alors à perdre la vue, on se demande si la vitamine A, absorbée en abondance, en est responsable. Nous sommes en 1946 et on ignore bien sûr que la rétinite a amorcé chez Jean son processus de destruction. Une fois adulte, Jean sera aussi atteint de glaucome. Fatigué d’éprouver une douleur persistante, écœuré des gouttes et des chirurgies, il insistera pour qu’on lui pose deux prothèses.

Non à la canne

Il entame son cours secondaire à Pointe-Gatineau mais, à 15 ans, il doit quitter l’école parce qu’il ne parvient plus à lire suffisamment. Il a un faible résidu visuel de 10 % dans un œil seulement. L’Institut Nazareth de Montréal refuse de l’accepter comme élève parce qu’il est déjà en 9ième année et ne connaît pas le braille. Quant à Jean, il n’est nullement intéressé à entrer à l’Institut pour y fabriquer balais, vadrouilles et autres objets du genre. Par ailleurs, l’idée d’apprendre à accorder des pianos ne l’emballe pas non plus, car il souhaite faire autre chose de sa vie. Aussi retourne-t-il chez ses parents.

Bien qu’il ait beaucoup de mal à sortir le soir s’il n’est pas accompagné, Jean ne veut pas utiliser une grosse canne blanche en bois que lui donne l’Institut national canadien pour les aveugles (INCA), bureau de Hull. Espérant avoir plus de chance, sa belle-soeur lui offre en cadeau une petite canne télescopique… qu’il s’empresse de ranger dans sa poche. On l’aura compris : il n’est pas prêt à accepter la canne, mais ce n’est que partie remise.

Jeune homme à tout faire

Comment passer le temps si on ne va plus à l’école ? Eh bien, Jean découvre le dur monde du travail, celui des petits boulots interchangeables. Il en accumulera plus de vingt-cinq en quelques années. Il creuse des caves, fait la livraison de glace à domicile, est aide-plombier, aide-électricien, plongeur, bref un métier après l’autre. Il s’agit pour Jean de prouver chaque fois qu’il peut faire aussi bien que les voyants malgré son handicap. Toutefois, le handicap n’en est pas moins présent. Un jour, Jean frappe un bébé avec un bloc de glace : heureusement, le bébé n’a rien, mais Jean doit subir la colère de la mère. Ce refus d’assumer les conséquences de son handicap va bientôt se muer en acceptation.

Newton : prise de conscience

Nous voici en 1963. Jean a maintenant 28 ans et travaille en réadaptation à l’hôpital Saint-Vincent d’Ottawa. Il est en réalité superviseur en adaptation de la main-d’oeuvre pour le travail en atelier. Fortement encouragé par son employeur qui s’engage à le reprendre à son retour, Jean s’inscrit à un cours de 4 mois offert aux personnes aveugles par une école de Newton, localité sise dans la banlieue ouest de Boston. Ce cours, du type « Comment vivre avec la cécité », déclenchera une prise de conscience chez Jean qui en sortira transformé. On lui explique d’abord ce qu’est vraiment la cécité et ses effets sur la personne touchée. Ensuite, on l’amène à avoir confiance en lui et à développer ses autres sens. On lui enseigne même, eh oui ! à utiliser une scie mécanique ! « On apprend vite, raconte un Jean amusé, à faire confiance à ses autres sens lorsque la scie se met à tourner ! » Il ignore alors qu’une douzaine d’années plus tard, il construira un petit chalet au lac 31-Milles, près de Maniwaki.

Oui à la canne

À son arrivée aux États-Unis, il ne parle pas anglais et garde sa valise prête au cas où il repartirait plus vite que prévu. Eh bien, il va suivre le cours jusqu’au bout et apprendre l’anglais au fil des jours, du moins assez pour se débrouiller. Il reçoit une canne blanche, « non pliable », précise-t-il, et cette canne, il consent aussitôt à s’en servir. Très heureux d’avoir remporté la victoire contre son amour-propre, il fête cela en s’imposant tout un défi : partir seul en autobus pour une balade d’un jour dans l’État voisin du New Hampshire. Et il en revient sain et sauf ! Il est aveugle, oui, mais possède quatre autres sens qu’il entend développer le plus possible. Pour lui, « la perte de quelque chose peut se traduire en gain ».

Retour à Ottawa et aux études

Une fois revenu des États-Unis, Jean retrouve tel que convenu son poste à l’hôpital Saint-Vincent. Désormais aveugle, il se préoccupe de son avenir financier, aussi reprend-il les études là où il les a laissées. Il achève sa 12ième année dans un couvent qui a bien voulu l’accueillir, puis s’inscrit à un baccalauréat avec concentration en sociologie et psychologie à l’Université d’Ottawa. Disposant de plus d’un magnétophone, il fait enregistrer les livres dont il a besoin par des étudiants qui se portent volontaires.

En classe, il prend des notes en braille, une matière qu’il a apprise en partie par lui-même, mais qu’il ne réussira jamais à connaître parfaitement; en fait, il l’écrit mieux qu’il ne le lit. En novembre 1965, il a 30 ans quand il rencontre Denis O’Rourke, un étudiant qui en a 10 de moins et avec qui il nouera une amitié de presque 50 ans aujourd’hui, en 2015.

Denis écrira :

« Loin de susciter la pitié, Jean dégage un air de confiance extraordinaire. Il nous fait rire avec son répertoire d’histoires hilarantes et nous gagne totalement avec son charme. C’est presque magique sa façon de pouvoir fixer ses yeux sur les yeux de son interlocuteur. On oublie qu’il ne voit absolument rien. »

Les choses semblent donc se dérouler assez bien pour Jean puisqu’il entreprend ensuite une maîtrise en service social à l’Université Laval de Québec. Déjà sportif, il fait chaque jour à pied le trajet de chez lui à l’Université, et ce, peu importe le temps. À ce moment-là, il sait qu’il sera travailleur social.

New York

À l’invitation d’une ex-religieuse qu’il a connue à l’hôpital Saint-Vincent, Jean retourne aux États-Unis à l’été 1968, cette fois pour y gagner sa vie. Le voici à New York, employé dans un centre de réadaptation pour femmes toxicomanes ayant connu la prison ou y séjournant toujours. Il y effectue un peu le même travail qu’à l’hôpital Saint-Vincent, mais la clientèle est différente. C’est toute une expérience pour Jean qui a grandi dans un milieu catholique et qui entend parler ouvertement d’un sujet tabou, l’homosexualité. Il dira avoir été très bien accueilli par des femmes qui ont vécu dans la rue, se sont prostituées et droguées. Celui qu’elles taquinent en le prenant pour un ancien curé tente de leur venir en aide dans la mesure de ses moyens. Tout en travaillant, Jean suit des cours sur la toxicomanie à l’Université Columbia et au New School for Social Research.

Après avoir logé au centre même, il déménage dans une chambre d’hôtel infestée de coquerelles. Pour se rendre au travail, il marche un mille dans les rues de Manhattan en écoutant attentivement la circulation, plutôt intense dans « la Grosse Pomme » ! Cependant, les quatre mois passés à Boston ont fait en sorte que Jean affiche une certaine assurance dans ses déplacements. Il a moins de mal à marcher à l’extérieur qu’à trouver des lectrices dans sa clientèle, durement éprouvée par la vie.

Travail social et emploi

Quelque temps après être revenu de New York, Jean est embauché par la municipalité régionale d’Ottawa-Carleton et se retrouve dans un bureau d’aide sociale. Il se lie d’amitié avec une travailleuse sociale prénommée Linda qui deviendra son épouse en 1975 et dont il dira ne l’avoir jamais vue avec ses vrais yeux, « ses yeux naturels ».

En décembre 1977, il entre au service du gouvernement fédéral, ministère de l’Emploi et Immigration, à titre de conseiller en emploi. Quatre ans plus tard, dans le cadre de « L’Année internationale des personnes handicapées », son employeur tourne un film sur Jean, présenté comme le premier conseiller aveugle en Ontario. On y apprend, entre autres choses, qu’avant d’entrer en fonction, Jean, accompagné de son chien-guide Princesse, est venu explorer son futur lieu de travail. Pendant les premiers mois, il a dû transcrire en braille une énorme quantité de documents. La technologie lui fournira une aide précieuse, mais il admet qu’elle ne remplace pas la vue.

Au bureau, il accueille entre autres des personnes ayant des besoins particuliers, par exemple des personnes handicapées. Il déclare « voir » tant de clients par jour. Il n’hésite pas à employer le verbe « voir » comme les voyants, car il renonce à recourir à un autre vocabulaire. Ce conseiller aveugle recommande aux employeurs de tenir compte d’abord des qualifications de la personne au lieu de ne voir que sa déficience. Jean prend sa retraite en 1995.

Avant de clore ce chapitre, signalons que Jean se voit attribuer, en juin 1994, le Margaret Cottrell Boyd Innovation Award par le Centre canadien pour le développement de la gestion.

Chien-guide et résistance des voyants

C’est en 1972 que Jean reçoit un premier chien-guide, Princesse, et doit affronter la résistance des gens à la présence de l’animal dans des restaurants ou autres endroits publics. Il lui faut entreprendre de longues discussions avec les personnes concernées pour faire accepter le chien-guide. Il doit constamment rappeler une évidence, c’est-à-dire que les chiens-guides sont les yeux de la personne aveugle. Avec le temps, ces complications vont disparaître ou presque de la vie des personnes aveugles, de sorte qu’un chien-guide ne suscitera plus d’incompréhension sur son passage. Voilà qui, d’après Jean, favorise l’adaptation des non-voyants dans la société plutôt que de les faire vivre en retrait de ladite société.

Sport

La veille de l’entrevue, Jean a fait deux heures de vélo tandem et, le matin même, deux heures de cardio. Pas mal du tout pour un homme qui a eu 79 ans en avril 2014. Il faut dire qu’il a découvert très jeune l’activité physique. Rappelons qu’il est né à Saint-Jovite, dans les Laurentides. Quand il sort de la maison par la porte arrière, il voit une montagne se dresser devant lui. « J’ai appris, raconte-t-il, à faire du ski, j’étais haut comme trois pommes. »

Lorsqu’il perd complètement la vue, Jean est déjà un excellent skieur. Son ami Denis O’Rourke devient son guide. Laissons Denis raconter sa première sortie de ski avec Jean dans les collines de la Gatineau :

« On s’entend dans le monte-pente : je me place derrière lui dans la descente et je lui dis de tourner à droite ou à gauche pour le guider jusqu’au pied de la pente. On commence par une piste intermédiaire et la première descente se déroule assez bien. C’est au troisième ou quatrième tour que ça s’est gâté un peu. J’ai laissé mon précieux protégé s’approcher trop près du côté gauche de la pente où gisait l’équipement pour fabriquer la neige artificielle. Jean fait une chute et se frappe la tête sur les tuyaux. La blessure fait couler un peu de sang, mais n’est pas assez grave pour mettre fin à sa sortie. Je suis stupéfait que Jean continue à me faire confiance. Essayez d’imaginer le niveau de confiance qu’il faut mettre en quelqu’un pour se laisser guider dans une pente de ski sans aucune idée de ce qu’il y a devant. C’est inouï. »

C’est inouï pour Denis qui se sent très nerveux ce jour-là. Mais il aura très souvent l’occasion d’améliorer sa technique de guide, en particulier au mont Tremblant où Jean peut « dévaler les pentes les plus difficiles ». Afin d’être reconnu comme une personne aveugle quand vient le temps d’amorcer un virage « dans les couloirs de câbles qu’on a érigés pour contrôler la foule », Jean en arrivera à porter une veste très voyante. Se rappelant toutes les sorties faites avec Jean, Denis dira:  « Quand je pense à tout ce que j’ai appris en le côtoyant pendant ces nombreuses années, je constate que le vrai guide… c’est lui ».

Toutefois, le ski, c’est un sport parmi d’autres. Jean fera du bateau à voile sur le lac 31-Milles, de l’équitation, de la motoneige, de la natation, du patin sur le canal Rideau, du vélo tandem, etc. Si Linda s’assoit à l’avant du vélo tandem, Jean occupe cette position sur la motoneige; Linda appuie sur son épaule gauche ou droite selon la direction à emprunter. Le sport a pris une telle place dans la vie de Jean qu’il a renoncé au chien-guide après en avoir eu quatre. Cet homme infatigable compte célébrer ses 80 ans de belle façon en allant faire du ski au Colorado. Qu’on se le dise!

L’humeur vagabonde

En 1994, pour fêter les 50 ans de Linda, le couple s’offre un voyage en Écosse, en Angleterre et en France. C’est le premier d’une longue série. Est-ce que le fait d’être aveugle diminue le plaisir de voyager ? Pour Jean, absolument pas. Bien qu’il ne voie rien depuis un demi-siècle, il tire une grande satisfaction de ses périples autour du monde. À ce sujet, il évoque une dame croisée un jour en Espagne qui lui avoue être triste parce que son fils, devenu aveugle, refuse dorénavant de voyager. Chez Jean, au contraire, la fibre voyageuse n’est pas affectée par la cécité. Il se rappelle, entre autres bons souvenirs, avoir palpé, lors d’une exposition, des outils fabriqués par les Vikings: « Sapristi, on n’a rien inventé ! », déclare-t-il, enthousiaste.

Sculpture

Eh oui, Jean fait aussi de la sculpture sur bois qu’il a découverte avec ravissement à la fin des années 90. Un jour, il promène ses mains sur une girafe en bois qu’un ami avait sculptée. Il n’en faut pas plus pour qu’il ait le goût d’en faire autant. Il s’inscrit à un cours et réussit à convaincre l’enseignant, d’abord sceptique devant ce non-voyant qui veut apprendre la sculpture.

Ainsi débute une belle aventure. L’une des oeuvres de Jean, taillée dans une bûche de cèdre de 15 pouces de diamètre, est haute de 4 pieds. Il a même donné des démonstrations de son art en incitant les personnes présentes à utiliser tous leurs sens, sauf la vue, ce que lui-même avait appris lors de son séjour à Newton. Ajoutons qu’il remporte deux prix lors de compétitions avec des sculpteurs voyants.

Diane Fournier rencontre Jean au cours de sculpture. « J’ai été impressionnée, écrit-elle, de voir ce qu’il pouvait réaliser malgré son handicap. Mais ce qui m’a le plus frappée, c’était la joie de vivre qu’il dégageait. Il pouvait reconnaître toute personne au son de sa voix, s’informer à son sujet, faire des blagues, la taquiner et même chanter. » Elle ajoute: « Lorsqu’il venait voir ma pièce, il trouvait toujours des mots d’encouragement pour la débutante que j’étais. »

Brièveté des jours

« Les jours sont trop courts », regrette Jean, désireux de vivre pleinement chaque seconde de sa vie. Entre maison et chalet, entre marche et vélo tandem, entre rénovation et sculpture… Diable ! Voilà un homme qui ne s’arrête jamais ou presque. Si vous le surprenez assis dans un fauteuil, écoutant un livre sonore, c’est sans doute parce qu’il prend une pause après s’être entraîné dans son petit gymnase au sous-sol… Un tel dynamisme et une telle joie de vivre sont proprement contagieux.

Son amie Diane en témoigne: « Jean et moi avons entrepris plusieurs projets: arracher des souches, déplacer des arbres morts sur un terrain accidenté, creuser et mettre le terrain de niveau pour recevoir une remise, faire des étagères pour la remise et le sous-sol. C’est lui qui monte dans l’échelle pour nettoyer les gouttières débloque des lavabos et j’en passe…»

Laissons le mot de la fin à Linda, son épouse depuis presque 40 ans: « On ne s’ennuie pas avec lui », dit-elle en souriant. C’est bien vrai.

Attention !

En terminant cette biographie, nous vous offrons une galerie de photos. Elle s’adresse aux parfaits voyants, aux semi-voyants, aux personnes conservant une vision modeste et aux aveugles. Il est un peu complexe de concevoir une galerie de photos pour une telle démographie. Voici donc le mode d’emploi :

Si vous avez l’usage de la vue et que vous utilisez une souris, il vous suffit de cliquer sur une photo, et alors, la galerie sera remplacée par une diapo grande format, où les photos se succéderont au rythme d’environ 5 secondes. Pour revenir à la galerie, cliquez sur l’icône X, en haut à droite.

Si vous disposez d’une vision modeste, si vous utilisez JAWS, si peut-être vous souhaitez faire une présentation à des amis voyants, alors suivez les consignes qui suivent. Chaque photo est agrémentée d’un LIEN GRAPHIQUE, visible et audible uniquement par les utilisateurs de JAWS. Faites ENTER sur ce LIEN GRAPHIQUE, et alors, la galerie sera remplacée par une diapo grande format, où les photos se succéderont au rythme d’environ 5 secondes. Pour revenir à la galerie, appuyez sur ÉCHAPPE.

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