LAVIGNE, MARIE-CLAUDE, ou De la ténacité avant tout

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« Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez jamais à travailler un seul jour dans votre vie »

(Confucius).

Voyageons dans le temps et revenons au Québec de 1952 alors que l’Union nationale de Maurice Duplessis tient fermement les rênes du pouvoir. Le 8 janvier de cette année, Marie-Claude Lavigne naît à Saint-Paul-de-Chester (aujourd’hui Chesterville), près de Victoriaville, dans la région des Bois-Francs. Son père y exploite une ferme. Aînée d’une famille qui comptera cinq enfants, Marie-Claude est aveugle de naissance à cause d’un dysfonctionnement du nerf optique. L’un de ses frères, Richard, héritera lui aussi de la cécité en venant au monde. Marie-Claude dira dans une entrevue ne pas avoir été traitée différemment des autres ou surprotégée durant sa petite enfance. On l’imagine alors roulant sur son tricycle comme les enfants de son âge. Elle ne prend conscience de sa différence qu’au moment où ses amis s’apprêtent à fréquenter une école de rang tandis qu’elle doit pour sa part se rendre dans une autre, située très loin, dans une grande ville.

Études primaires : le refus d’étudier

Elle a donc 5 ans quand elle quitte le milieu si rassurant de sa famille et de Saint-Paul-de-Chester pour l’Institut Nazareth de Montréal où elle va côtoyer plus d’une centaine d’enfants ayant le même handicap. La première année se révèle extrêmement difficile en dépit de la présence à ses côtés d’une élève plus vieille pour s’occuper d’elle, sa « marraine ». La fillette souffre énormément d’être séparée des siens qu’elle verra peu avant l’été, compte tenu de la distance entre la ferme et l’Institut (l’autoroute 20 n’allait être ouverte qu’en 1964). Marie-Claude a heureusement des tantes à Montréal qui l’amènent parfois passer une fin de semaine chez elles. S’adapter à Nazareth lui demandera donc du temps. Et ce qui complique les choses, c’est que la fillette, angoissée, refuse carrément d’apprendre les matières au programme, y compris cette drôle de chose appelée braille. « Je ne voulais rien savoir », avouera-t-elle plus tard. Comme bien des hommes et femmes de sa génération, elle garde un très mauvais souvenir du petit catéchisme qu’il fallait savoir par cœur et qui lui fera même doubler sa 5ième année. Il y a toutefois des moments plus agréables : elle racontera en riant que, durant les récréations, elle allait quémander du chocolat auprès des plus grandes qu’elle trouvait bien « fines ».

Études secondaires : la joie d’étudier

C’est véritablement au secondaire qu’elle commence à aimer les études, se transformant même en une première de classe et une élève plus sociable. N’étant pas intéressée par une carrière de musicienne, elle abandonne les cours de musique, dont l’un est donné par Nicole Trudeau (voir sa biographie); elle a ainsi plus de temps libre, surtout le samedi. Quoi qu’il en soit, elle admettra, une fois retraitée, avoir reçu à l’Institut Nazareth une solide éducation qui l’a fort bien préparée à finir son secondaire, aller au cégep, etc. La fillette qui refuse d’étudier en première année du pensionnat ignore qu’elle va y prendre goût au point de fréquenter un jour l’université et qu’elle franchira toutes ces étapes en ligne droite, si l’on peut parler ainsi.

Signalons, à la fin de ce chapitre consacré à l’Institut Nazareth, qu’il n’est pas encore question de canne blanche, les pensionnaires n’en utilisant tout simplement pas. Chose plus étonnante, la canne apparaîtra tardivement dans la vie de Marie-Claude, c’est-à-dire seulement lorsque viendra pour elle le moment d’intégrer le marché du travail.

5ième secondaire : tout un contraste

Puis c’est le retour dans sa région natale pour le 5ième secondaire qu’elle fait à Victoriaville. C’est peu dire qu’il y a tout un contraste entre l’Institut Nazareth et sa nouvelle école. Marie-Claude évolue dorénavant dans un environnement qui lui est totalement inconnu et est maintenant la seule élève à avoir un handicap visuel. Pourtant, elle n’éprouve aucun sentiment de rejet de la part des élèves et des professeurs. Ces derniers consentent volontiers à dire à voix haute ce qu’ils écrivent au tableau afin que Marie-Claude puisse prendre des notes avec sa tablette braille, achetée avec son propre argent. Elle a aussi dans sa classe des amis qui acceptent d’enregistrer pour elle des livres sur des bobines qui, bien que fragiles, n’en sont pas moins indispensables. Ces petites victoires remportées contre la cécité s’expliquent en partie par le fait que la jeune fille a le don d’entrer facilement en contact avec les gens. N’empêche qu’elle est obligée de travailler beaucoup plus fort que les autres si elle veut suivre le groupe. Cette idée de devoir mettre les bouchées doubles résonne dans nos biographies comme un refrain bien connu.

Études collégiales et psychologie

Toujours à Victoriaville et par chance dans le même édifice, Marie-Claude entreprend ses études collégiales en sciences humaines. Or, parmi les matières au programme, il y en a une qui l’attire tout particulièrement, la psychologie. La raison en est bien simple : elle vient de décider qu’elle sera psychologue. Alors, pendant deux ans, elle se rend à pied au cégep, toujours sans canne, à partir de la maison toute proche où elle a chambre et pension. Les dieux lui sont favorables parce qu’elle n’a aucune rue importante à traverser avant d’atteindre l’institution. Ici encore, on se montre sympathique envers cette jeune femme aveugle qui semble bien résolue à réussir ses études. Elle parvient à négocier avec le cégep un terrain d’entente quant aux travaux à remettre et aux examens. Deux ans plus tard, c’est une Marie-Claude optimiste qui se prépare tout naturellement à relever un autre défi, aller à l’université, ce qui signifie par conséquent qu’il lui faut encore déménager, et ce ne sera pas la dernière fois.

Université : psychologie toujours

Nous parlions précédemment d’études faites en ligne droite. Nous en avons une autre preuve ici. Marie-Claude vient à peine de quitter le cégep de Victoriaville qu’elle est forcée d’apprivoiser un nouveau milieu, celui de l’Université d’Ottawa. Elle s’y est inscrite pour apprendre l’anglais — langue très utile pour lire la littérature scientifique — et aussi parce que d’autres personnes non-voyantes sont passées par là avant elle et avec succès. C’est d’ailleurs un étudiant atteint d’un handicap visuel, Jérôme Di Giovanni, qui lui sert de guide sur le campus. Notons que Jérôme Di Giovanni est avec André Hamel à l’origine de la fondation en 1976 de La Magnétothèque, devenue Vues et Voix.

Durant son baccalauréat et sa maîtrise en psychologie, Marie-Claude cherche et trouve sans problèmes des camarades pour lui enregistrer des livres sur bobines, tout en faisant venir des livres sonores des États-Unis. Sa détermination est cependant mise à rude épreuve lors d’un cours de statistiques, car cette matière comprend évidemment des mathématiques qui ne font pas bon ménage avec le braille de l’époque. Pourtant, Marie-Claude tient bon et décroche son diplôme de maîtrise en 1977. Elle fait donc baccalauréat et maîtrise en cinq ans, une véritable performance si l’on songe aux très nombreuses heures que sa cécité l’oblige à consacrer à ses études pour être au même niveau que les autres étudiants.

Projet « Canada au travail »

Après avoir effectué son stage de maîtrise dans un quartier d’Ottawa, Marie-Claude revient à Victoriaville. Elle décroche assez vite un emploi dans un projet « Canada au travail » où, pendant neuf mois, elle aura pour clientèle des familles monoparentales. À la suite d’une mésentente avec son employeur où sa cécité n’est pas en cause, elle donne sa démission. N’ayant pas beaucoup d’amis sur place, elle quitte Victoriaville pour s’installer à Montréal.

Montréal et canne blanche

Montréal, c’est assurément une grande ville, la plus grande qu’elle ait connue jusqu’à présent. Pour pouvoir s’y déplacer de façon plus sécuritaire, Marie-Claude a acheté en 1975 une canne blanche à l’Institut national canadien pour les aveugles (INCA). Sans avoir reçu un seul cours de mobilité mais, forte de sa seule débrouillardise, elle profite d’un emploi d’été dans la métropole pour arpenter rues et boulevards en demandant si nécessaire l’aide des passants.

Hochelaga-Maisonneuve

Nous la retrouvons en 1978 dans un centre communautaire d’un quartier défavorisé de Montréal, Hochelaga-Maisonneuve. Durant un an, elle tente de venir en aide à des personnes aux prises avec l’alcoolisme ou la toxicomanie. Entre-temps, dans le cadre de l’éducation permanente aux adultes, elle donne un cours de psychologie à des auxiliaires familiales travaillant dans des CLSC. À l’été 1979, elle pose un geste en apparence anodin, mais qui va assurer son avenir : à la suite d’une offre d’emploi parue dans le quotidien La Presse, elle envoie son curriculum vitae aux services correctionnels canadiens et est convoquée à une entrevue. Quelques mois s’écoulent avant qu’elle ne connaisse la décision du gouvernement. Puis, en janvier 1980, elle a une bonne nouvelle : on lui offre le poste qu’elle convoitait. Elle crée du même coup un précédent en devenant la première psychologue aveugle à décrocher un emploi dans une prison fédérale. Elle y travaillera pendant vingt-sept ans. Notons qu’elle devait peu de temps après convoler en justes noces avec l’ami d’un ami, un fonctionnaire du gouvernement provincial.

Institut Leclerc

En février 1980, Marie-Claude fait officiellement son entrée à l’Institut Leclerc de Laval, un pénitencier ouvert en 1961 et qui loge environ cinq cents hommes dont plusieurs ont été condamnés à de longues peines d’emprisonnement. Il va sans dire que la direction de l’Institut s’est interrogée sur la pertinence d’engager une femme aveugle pour travailler dans une prison où sa sécurité peut être compromise et où l’on devra veiller sur elle. Mais tout se déroule normalement.

Son travail de psychologue amène bien sûr Marie-Claude à converser avec les prisonniers qui, bien qu’obligés de la rencontrer, se montrent dans l’ensemble plutôt respectueux à son égard, car leur « code d’honneur » leur interdit de s’en prendre à plus faible qu’eux. Marie-Claude dira s’être sentie « plus protégée que qui que ce soit » à l’intérieur des murs. Étant aveugle, elle ne peut porter un jugement sur le physique de l’homme assis devant elle. Il peut être « tatoué jusqu’aux oreilles », elle n’en sait rien et cela rassure le détenu. Ce dernier ressent à l’occasion de la gêne d’avoir devant lui une femme qui, malgré sa cécité, a fait de longues études et est devenue psychologue alors que lui est voyant et vit derrière les barreaux.

Sur le plan émotif, la situation est plus complexe, les pensionnaires traînant parfois avec eux un passé assez lourd, sans compter ceux qui sortent d’une période d’isolement total ou qui tentent de mettre fin à leurs jours. Marie-Claude a parfois l’impression d’exercer son métier dans le service d’urgence d’un hôpital. Mais elle sait faire face à l’adversité et garder le sourire, selon Ghislaine Jalbert, une criminologue qui est durant une vingtaine d’années sa collègue de travail. Elle a du cœur au ventre, ajoute Ghislaine, c’est une fonceuse qui, quand elle a des choses à faire, les fait tout simplement et sans tergiverser.

Technologie

L’ordinateur n’ayant pas encore causé la révolution que l’on sait, Marie-Claude utilise le dictaphone et ses rapports, beaucoup plus lisibles que ceux de ses collègues écrits à la main, sont tapés par une secrétaire de son bureau. Durant son séjour à l’Institut Leclerc, la technologie fait d’ailleurs des bonds de géant, facilitant d’autant son quotidien. À raison de quatre jours par semaine, histoire de se préparer peu à peu à la retraite, elle va passer les deux dernières années de sa vie professionnelle dans le domaine des libérations conditionnelles. Puis elle laisse derrière elle l’univers du pénitencier pour franchir une autre étape dans sa vie, la retraite. Quant à l’Institut Leclerc, il devait fermer ses portes en septembre 2013, victime des compressions du gouvernement conservateur.

Retraite

Celle-ci survient en mars 2007 alors que Marie-Claude n’a que 55 ans. Ici aussi, il faut parler d’une nécessaire période d’adaptation. Que faire de tout ce temps libre qu’elle doit partager désormais avec son conjoint, également retraité ? Eh bien, Marie-Claude va s’activer ici et là, autrement dit poursuivre sur sa lancée. Tout en entretenant un réseau social très riche et constitué majoritairement de personnes voyantes — c’est le fruit du hasard –, elle fait tout de même du bénévolat, par exemple au Comité des usagers de l’Institut Nazareth et Louis-Braille (INLB). Atteinte de sclérose en plaques, elle est forcée dorénavant de se déplacer en fauteuil roulant. Cela ne l’empêche nullement de sortir de chez elle, en particulier pour aller s’entraîner. Son compagnon étant décédé en 2012, elle garde le contact avec sa belle-famille avec qui elle a tissé des liens très chaleureux. D’après Ghislaine Jalbert, Marie-Claude sait s’entourer, est fidèle en amitié et parfois depuis plus de quarante ans. Pour Ghislaine, Marie-Claude, qui s’est attaquée aux préjugés envers les personnes handicapées, est une véritable inspiration, une amie tout court, et non une amie aveugle.

Fierté

De santé fragile et seule maintenant, Marie-Claude conserve néanmoins une curiosité et une soif d’apprendre qu’elle cultive depuis le temps du secondaire. Elle se dit fière d’avoir persévéré, d’avoir travaillé dur pour atteindre ses objectifs. Elle est heureuse d’avoir pu pratiquer un métier qui sort de l’ordinaire et qu’elle a aimé, même s’il comportait à l’occasion des moments de tension.

« Rien n’est meilleur à l’âme que de faire une âme moins triste », a écrit le poète Verlaine. Il nous est permis de croire que de temps en temps, dans le pénitencier qu’était l’Institut Leclerc, un détenu est sorti du bureau de Marie-Claude Lavigne et a regagné ensuite sa cellule, l’esprit habité d’une farouche volonté de vivre, comme si la résilience de l’une, par les vertus du langage, avait été transmise à l’autre.

Attention !

En terminant cette biographie, nous vous offrons une galerie de photos. Elle s’adresse aux parfaits voyants, aux semi-voyants, aux personnes conservant une vision modeste et aux aveugles. Il est un peu complexe de concevoir une galerie de photos pour une telle démographie. Voici donc le mode d’emploi :

Si vous avez l’usage de la vue et que vous utilisez une souris, il vous suffit de cliquer sur une photo, et alors, la galerie sera remplacée par une diapo grande format, où les photos se succéderont au rythme d’environ 5 secondes. Pour revenir à la galerie, cliquez sur l’icône X, en haut à droite.

Si vous disposez d’une vision modeste, si vous utilisez JAWS, si peut-être vous souhaitez faire une présentation à des amis voyants, alors suivez les consignes qui suivent. Chaque photo est agrémentée d’un LIEN GRAPHIQUE, visible et audible uniquement par les utilisateurs de JAWS. Faites ENTER sur ce LIEN GRAPHIQUE, et alors, la galerie sera remplacée par une diapo grande format, où les photos se succéderont au rythme d’environ 5 secondes. Pour revenir à la galerie, appuyez sur ÉCHAPPE.

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